Séquence 1Mardi 12.40Rue en pente.Je rentre de l'école, avec la poussette et le Gnome dedans, ma Lutine gambadant gaiement dans le doux soleil de presque l'automne. Je songe au déjeuner, pas que j'ai faim, non non, juste je me demande ce que je vais préparer, puisque je n'ai rien glandé ce matin, à part jouer aux légos avec le loulou.
L'enfant dans sa poussette a des cailloux dans la main, qu'il a ramassé dans le petit chemin, là où il a le droit de courir sans me donner la main et de taper avec ses chaussures neuves dans les feuilles mortes qui sont loin de se rammasser à la pelle mais ca suffit bien quand on a presque 22 mois.
Il jette un caillou par dessus bord, parce que quand on a presque 22 mois, on fait des trucs c'est un peu n'importe quoi, mais on s'en tamponne royalement le coquillard, parce que les conséquences hein, ce sont des trucs qu'on ne sait pas du tout ce que c'est, à la rigueur on pourrait dire qu'on est en phase de tests intensive.
Il jette un caillou, et là c'est le drame. La poussette continue de rouler, laisse passer le caillou entre ses roues, ma tong droite trébuche sur le caillou, je titube, je me casse la goule, je me retrouve assise par terre avec trois orteils en capilotade et ma main toujours accrochée à la poussette, vu que la rue est en pente et que les remake du cuirassé potemkine en live, ça ne me tente pas plus que ça.....
Arrive derrière moi, un couple. Un vieux à cheveux blancs, genre 70 balais, et une bonne femme pas beaucoup plus jeune, mais teinte.
Phrase d'anthologie:
et bien,qu'est ce qui vous arrive?Là, c'est vrai, plusieurs phrases me traversent l'esprit:
je fais du ski sur tongs, la rue en pente est piste noire, les accidents ca arrive, connard!je me repose, je trouve que le revêtement de ce trottoir, doucement chauffé par le soleil automnal, est des plus agréables sous mon auguste fessier, abruti!je refais mes lacets, ça ne se voit pas, triple buse?Que nenni, ma fille est là qui écoute, et puis j'ai super mal, alors bon:
j'ai trébuché, mais tout va bien.Et voilà que notre vaillant spetuagénaire à chevelure de neige se pique de jouer au vaillant chevalier et m'empoigne sous le bras dans la folle idée de me relever. Bon courage monsieur, c'est pas pour dire, mais je pèse un chouïa lourd tout de même. Faudrait voir à ne pas s'embller le peacemaker hein.
J'ai toujours la main aggripée sur la poussette. Je gromelle:
Non ca ira bien merci, mais si vous pouviez tenir la poussette le temps que je me relève, ça éviterait qu'elle ne dévale la rue.
Il s'exécute, je le remercie, il se casse. Je rentre en chouinant sur mes orteils tordus et la connerie de se casser la margoulette dans la rue à mon âge. En plus d'être délicieusement humiliant.
Séquence 2Mardi 13.40Même rue en pente, même endroit précisément.Je reviens de l'école, où je viens de déposer la Lutine, pour une après-midi studieuse d'apprentissage de la lecture. Mon fils trotte dans la rue, il me tient la main, et de l'autre je dirige la poussette. Son papa nous a rejoint, il lui tient la main lui aussi.
On joue à ce jeu que tous les petits adorent, vous savez bien
1,2,3 vooooooooole! L'enfant exulte, il rit aux éclats, les parents se sourient attendris, mon pied se tord, et là, c'est le drame. Bis repetita quoi.
Je me fracasse la face sur le bitume, je m'explose le genou gauche, je me tord d'une belle façon le pied droit, j'ai super super super mal, j'ai lâché mon fils mais pas la poussette. Là arrive derrière moi, non pas les petits vieux, mais mes amis de la police municipale, en voiture de patrouille. On s'arrête, à la vue de cette fille à genoux par terre.
Et vas-y que je sors de la voiture, que je m'enquiers, et vous allez bien? vous voulez qu'on appelle les pompiers?
Nooooooooooooon est le cri intérieur que je pousse. Les pompiers c'est en cas d'extrême urgence, quand je ne peux pas faire autrement, parce que je sais ce que c'est: des procédures à n'en plus finir, des heures à attendre aux urgences, l'horreur, je ne veux pas.
Votre pied est toujours gros comme ça?Oh punaise retenez moi, je vais égorger un policier à dents nues, ca va se finir en tôle, et mes enfants m'apporteront du raisin au parloir. Oui il est toujours gros comme ça, je SUIS grosse, bougre d'âne bâté!
Je masse mon pied, j'ai mal mais c'est gérable, je me relève, je serre les dents, et ne vous inquiétez pas, plus de peur que de mal, je vais bien, merci merci, allez donc arrêtez des méchants plus loin. Ils s'en vont. A contre-coeur, mais ils s'en vont. Ouf.
Je regarde mon chéri, je lui demande:
ca y est ils sont partis? Je vais m'évanouir là, faut que je m'assois tout de suite, ca ne va pas du tout. Je sais je suis trop une héroïne, même si j'ai été trahie par mon costume de super mozeur.
Je ne veux pas qu'ils me voient, sinon je vais y avoir droit au voyage dans le beau camion rouge.
C'est ballot de faire un malaise vagal à chaque douleur vive hein.
Je m'assois derrière un muret, dans l'herbe, quelques minutes passent, je me relève, j'ai mal mais c'est supportable, tu parles charles, le pied est chaud, tout va bien, et je rentre chez moi, en poussant la poussette vide, pendant que le gnome caracole sur les épaule de son père. J'achète cette glace italienne qui me fait envie depuis si longtemps, et que régime oblige, je ne m'achète jamais, et je la partage avec mon fils, ravi de l'aubaine.
On arrive devant l'immeuble, je monte mes escaliers, deux étages, ca va plutôt bien, et je ne me doute pas que la prochaine fois que je les monterais ce sera un calvaire limite biblique. Naïveté de la gonzesse qui en s'est jamais rien cassé, rien foulé, rien tordu pour de vrai. Ce n'est pas un point de suture au genou gauche à 8 ans qui vous prépare à la douleur qui va suivre. Oh que non.
Séquence 3Mardi 17.30Mon appart, mon canapé.La douleur va en grandissant, au fur et à mesure que le pied refroidit. La bassine d'au chaude n'y a rien fait. En fait oui, si je regarde bien, là, c'est gonflé. Et ça fait mal. Et ça ne passe pas. Et les deux cachets de diantalvic n'ont aucun effet. Ok, j'abandonne l'idée d'aller à l'anniversaire de la file d'Alix, puisque juste le fait de me mettre debout entraîne une douleur absolue. Je suis douillette si je veux, c'est mon pied d'abord. J'appelle sos médecins, et toute seule dans mon appart vide, pendant que d'autres se baffrent de
gatal au choc, j'attends dans le soleil qui me réchauffe à travers les vitres, que l'homme de science daigne arriver jusque chez moi et statuer sur mon douloureux cas de pied bousillé. Et comme aujourd'hui c'est la journée à
pas de chance dans tes gencives ma vieille, je me farcis en serrant les dents le médecin le plus jeté de la carafe de cette honorable confrérie que forment les médecins urgentistes du département. Je suis ravie. Il rigole, il fait des calins à mes chats, parle avec plein d'accents, regarde vaguement mon pied, ne sait pas trop, foulé ou cassé, il prescrit une radio, et puis une bande de contention, et tu te démerderas pour la mettre toute seule hein. Il s'en va comme il est venu, content de lui, rigolard. Je souffre.
Séquence 4Mardi 20.30
La douleur est insoutenable, continue, je n'en peux plus. La bande de contention doit être mise avec le pied à la perpendiculaire par rapport à la cheville, je l'ai vu sur la photo, et le médecin me l'a dit. Je suis infichue de mettre mon pied à la perpendiculaire. Ca fait plus de deux heures et demi que j'ai pris les médocs et cela ne fait aucun effet. J'ai maaaaaaaaaaaaaaaaaal. Pas possible de rester comme ça, je n'envisage pas la nuit, je vois un long cauchemar de douleurs s'étendre devant moi.
Je me décide appeler mon père à la rescousse, et il accepte de me déposer aux urgences et de venir me rechercher quand ce sera fini. Il m'apporte des béquilles, elles feront bien rigoler le radiologue de garde, elles sont vieilles, elles ont 40 ans, elles sont solides pourtant, bien qu'un peu lourdes. Sans elles je ne peux pas me déplacer. La descente des deux étages se résume à une seule chose: la cruelle découverte des muscles de ma cuisse gauche, qui ne vont pas tarder à tétaniser de douleur, sollicités en permanence pour supporter tout le poids du corps. La descente est longue et douloureuse, hasardeuse, terrifiante. Chaque marche est un supplice.
Aux urgences, ça va plutôt vite, je teste pour la première fois le voyage en fauteuil roulant, et j'embarquerais bien ce truc chez moi, plutôt que mes béquilles vintage. Les radios disent que non ce n'est pas cassé, et le médecin les scrute et le rescrute, parce que lui il l'aurait bien vu cassé mon pied, je sens bien que le plâtre le démange. Il me dit que si j'ai mal c'est normal, la douleur de la première journée, les médocs ne servent à rien pour ne serait-ce que l'estomper, faut douiller et puis c'est tout. On me pose une attelle, et aurevoir madame, y'en a pour trois semaines et ensuite trois semaines de rééducation.
Je m'en vais appeller mon papa, avec mes béquilles, ma facture exhorbitante pour les radios, ma petite ordonnance pour les séances de kiné, les recommendations de ne pas me retordre la cheville sous peine de plâtrage, et l'angoisse de ne pas pouvoir reposer le pied par terre lundi, date où je ne pourrais plus reculer, il faudra que j'emmène ma fille à l'école, avec le Gnome. Je m'en vais, vers mes escaliers, qu'il va falloir remonter, avant de pouvoir m'écrouler dans mon lit, et dormir, enfin.
Bientôt, la suite des fabuleuses aventures de la Fille aux Béquilles Vintage, à suivre dans ce fabuleux bloug à rebondissements qui est le mien. Je sais, vous avez trop de la chance.