22 avril 2014

- 112 -

De cette journée, les enfants se souviendront probablement longtemps, mais il est un évènement dont ils vont se souvenir je pense toute leur vie.

Ce n'est pas le pique nique sur la table en face des antilopes à la Ménagerie du Jardin des Plantes, même si en voulant nettoyer le banc des fleurs de cerisier, j'ai mis les doigts franco dans du beeeeuuurrrk de piaf, merci à la petite fontaine où j'ai pu me rincer la main sous le regard hilare des enfants.
Ce n'est pas le magnifique jaguar qui a fait sa toilette juste devant nous, et pourtant, il était impressionnant, et beau, et la vitre était si propre, et le soleil si haut dans le ciel, qu'on aurait pu croire qu'en tendant le bras on allait le caresser.
Ce n'est pas non plus Theodora, la femelle orang-outang qui aime tellement son grand drap blanc, qu'elle s'enroule dedans pour se reposer en ne laissant dépasser que quelques mèches de poils roux. Pourtant, quand elle s'est déplacée avec son drap sur la tête, c'était la première fois que l'on voyait un orang-outang se déguiser en fantôme, et c'était drôle et singulier et poétique.
Ce n'est pas non plus l'adorable porc-épic en train de ronger sa pomme, ou l'écureuil des rochers qui fouille le sable à la recherche de ses réserves,  ni même l'axolotl enfin visible dans le vivarium, parce qu'un employé a nettoyé la vitre jusque là embuée de son aquarium.
Et non ce n'est pas l'averse de deux heures qui nous a fait nous réfugier sous tous les arbres possibles et imaginables, et même à l'intérieur du bâtiment des reptiles, où assis sur un banc on s'est amusé à compter le nombre de gens qui devant la maquette des oeufs de crocodile et bébés crocodiles, disaient " ah oui mais non, c'est un faux".
Pas le magnifique arc-en-ciel dans le ciel rincé de Paris, au dessus de la cime des arbres encore dégoulinants de pluie. Pourtant, il était incroyablement grand, haut, et ses couleurs étaient les plus intenses que je n'ai jamais vues dans un arc-en-ciel.
Ce n'est pas non plus le repas au restaurant japonais ensuite, malgré les soupes miso, les edamame, et les okonomiyakis pour eux et le kitsune soba pour moi- dis Maman, tu me coupes mon Myazaki silteplé, a demandé LaPatate sous les éclats de rire de son frère et sa soeur.

Non ce que mes enfants et moi retiendront toute notre vie je pense, c'est quand il pleuvait à verses, que l'on se hâtait vers la sortie de la Ménagerie, et que dans l'allée des pandas roux, une dame accompagné de son mari et de son petit garçon, nous a dit " venez voir, la chèvre, le petit vient de naître!"

Et là, dans l'enclos des Arkals, ces mouflons d'Iran aux longues cornes recourbées, une femelle léchait un petit tas sur le sol. Son petit, tout juste arrivé parmi nous, sous une grosse averse de pluie de printemps.
On l'a vu tenté de se lever, se casser la binette, recommencer, encouragé par sa mère, retomber, et recommencer encore et encore, jusqu'à ce qu'enfin il tienne sur ses pattes, si hautes, si fines, si fragiles. On l'a vu ensuite faire quelques pas... On l'a vu prendre sa première tétée, il avait encore un bout du cordon attaché sous son ventre, et sa maman n'avait pas encore expulsé le placenta, non plus. Et quand il a eu tété, et qu'il prenait de l'assurance, la maman Arkal s'est couchée, c'est bon quoi, histoire de se reposer un peu, et son petit lui faisait des câlins. Les mâles et les autres femelles étaient parfaitement immobiles, plus loin, à distance, comme une marque de respect.
Je suis allée prévenir un gardien, afin qu'il avertisse les soigneurs de la naissance.
On s'est dit: ah, il aurait pu naître deux heures plus tôt, il faisait grand soleil, mais non, il a préféré attendre l'averse...
Et puis il a fallu partir parce que c'était l'heure, en se disant qu'on reviendrait bientôt, pour voir comment il va grandir! Et tout le petit attroupement de gens émerveillés qui se tenait devant l'enclos s'est dispersé aussi, avec des étoiles dans les yeux.
Ce n'est pas tous les jours.
On s'en souviendra.
Obligé.

blog comments powered by Disqus