C'est bien sûr quand tu rêves d'une soirée calme, que ça arrive. Il fait une chaleur torride, l'air est immobile, aucune feuille ne frémit dans les arbres, la nuit est tombée, mais ses promesses de fraîcheur étaient vaines. LaLutine est dans sa chambre avec CopinePréférée, elles se préparent à regarder un dvd toutes les deux peinardes, il fait bien trop chaud pour espérer dormir, et puis c'est si agréable d'être ensemble, un mois et demi de vacances qu'elles ne se sont pas vues. PitiGasson est perché là-haut dans sa mezzanine, torse-nu il est vanné par son après-midi à la piscine avec son papa. Il ne va pas tarder à dormir. MaPatate ne veut pas aller se coucher, comme tous les soirs, il est trop curieux de ce qui continue sans lui, pendant qu'on le confine dans son lit. Chéwi s'apprête à faire la vaisselle du repas des enfants. Il est 22h00.
Il est 22h00 et j'aspire enfin à un peu de calme, quatre enfants à la maison, ça remue, ça rigole, ça crie et ça gigote, ça chahute et ça pouffe. Je visualise déjà ma salade tomate-roquette-mozza, et peut-être du sorbet à la pomme pour finir, si la chaleur ne me coupe pas l'appétit. Je vais manger devant un petit épisode de série, un truc distrayant, genre
Eureka, c'est sympa
Eureka, c'est amusant et un peu délirant, j'aime bien. D'abord je vais bloguer, je ne sais pas encore quoi, j'aurai bien le temps de réfléchir en couchant LaPatate. Le temps qu'il s'endorme, avec cette chaleur pesante, j'aurai tout mon temps pour dégoter l'idée qui va bien, la mettre en forme, rédiger mentalement les phrases marrantes... Allez, hop, au dodo le loulou choupi, on va aller lire pour la 124854ème fois
Les trois ours.
Il est 22h00. Je commence à lire les trois livres auxquels MaPatate a droit -oui que trois, parce que sinon je suis obligée de lire toute sa bibliothèque chaque soir, et plusieurs fois encore, il est fou ce petit. Il fait 29°2 dans sa chambre, je sens que ça va être looooong. C'est en lisant l'histoire du radis qui reste bien accroché, que j'entends pour la première fois les petits coups.
Tic tic tic tic tic tic. Et ça s'arrête. Je n'y prête pas attention, je sais que la chambre de MaPatate est sous celle de mon voisin du dessus, un très très vieux monsieur de 92 ans qui ne sort plus de chez lui et à qui nous portons son courrier quasiment tous les jours. Je continue à lire, il fait chaud, je baille un peu, je suis fatiguée, cette chaleur m'endort, et
tic tic tic tic tic tic tic ça recommence.
Kessessé demande MaPatate. C'est rien je dis, c'est rien, écoute, c'est là que la petite souris va réussir à arracher le radis! Il écoute, attentif, dans le livre il ya une petite souris toute pareille à
son doudou, c'est chouette.
Il est peut-être 22h20, MaPatate a eu ses trois histoires, il est allé faire son ptit pipi d'avant la nuit, il a bu douze verres d'eau, il est allongé dans son lit le tutu en l'air, j'ai éteint la lumière et ouvert volets et fenêtre dans le vain espoir que l'air dehors se rafraîchisse un peu et qu'il fasse meilleur dans la chambre... J'entends le
tic tic tic tic tic tic tic qui recommence. Là dans la pénombre, avec juste la lumière de la rue qui permet d'apercevoir les pieds de MaPatate sur le mur et non dans son lit, je commence à me dire que ce n'est pas normal. Je connais bien mon voisin, c'est un homme d'habitude, qui mange toujours à la même heure, se couche à la même heure, je connais les bruits de sa vie quotidienne, je connais son pas lourd et lent vers les 2 heures du matin pour son ptit voyage vers ses wawas, et je sais bien pour coucher mon fils tous les soirs, qu'il ne fait jamais
tic tic tic tic tic tic dans sa chambre à 22h00 passées. Parce que normalement à 22h il est couché, sans doute qu'il ne dort pas, surtout aujourd'hui avec cette chaleur, et il est juste sous le toit... Alors c'est QUOI ce bruit? Qu'est-ce qu'il peut bien fiche à faire
tic tic tic tic tic ?
Je finis par appeler Chéwi, je ne trouve pas ça normal, je sais bien qu'on a un code avec le voisin, qui porte un pacemaker, et qui est vraiment très vieux, si jamais il refait une attaque, il tapera très fort par terre pour qu'on puisse ouvrir aux pompiers qu'il aura appelé en appuyant sur le médaillon qu'il porte toujours autour de son cou. Alors là ce n'est pas BOUM BOUM BOUM, c'est
tic tic tic tic tic, mais ce n'est pas NORMAL. Chéwi est embêté, il n'ose pas monter et déranger le vieux monsieur, écoute dit-il le bruit s'arrête, non c'est rien, on ne va pas aller le réveiller pour rien quand même. Il part terminer la vaisselle. Et le bruit recommence, s'arrête à nouveau. Et puis recommence. Et s'arrête encore.
Tic tic tic tic tic tic. MaPatate gigote dans tous les sens, il doit sentir que je suis tendue, que je ne suis pas calme et concentrée comme tous les soirs où je reste assise à ses côtés, à réfléchir tranquillement.
Je n'y tiens plus là, ce n'est vraiment pas normal. Je rappelle Chéwi, je lui dis écoute ça continue, ce n'est pas normal, je ne vois pas ce qui pourrait produire ce bruit, à part le voisin qui tapote par terre, monte voir silteplé!
Je l'entends qui monte, qui frappe à la porte.
Qui redescend. Pas de réponse me dit-il. Et le
tic tic tic tic tic reprend de plus belle.
- Remonte, prends le double de ses clés, sonne, et s'il ne vient pas t'ouvrir, entre, et surtout, annonce-toi, qu'il n'ait pas peur!
Il est déjà reparti. MaPatate chantonne dans son lit, se tortille, il fait chaud, il fait lourd, je tends l'oreille, j'entends Chéwi qui sonne, j'entends Chéwi qui entre dans l'appartement, j'entends des bruits de voix. Et Chéwi qui redescend. Il est tombé!! Le vieux monsieur est tombé en se mettant au lit, il n'a pas la force de se relever!! Chéwi n'a pas réussi à le relever tout seul, il vient chercher mon aide.
Vite, je confie MaPatate à LaLutine et CopinePréférée, en leur disant de bien veiller sur lui, qu'il ne doit pas sortir de la chambre, et je file dans l'escalier, je fonce, j'arrive dans l'appartement où Chéwi est à côté du vieux monsieur, allongé par terre dans l'obscurité de sa chambre, tout nu. Je fais comme si je n'avais rien vu, je râle ah la la la je le savais! je le savais que ce n'était pas normal ce bruit! et aidée de Chéwi on assoit le vieux monsieur sur son lit. Ouf! il est sauvé!
Il reste à essayer de joindre son fils et sa fille, il n'arrive pas à trop trop se concentrer pour me dire où trouver leurs numéros, mais je le soupçonne de vouloir qu'on lui fiche la paix, il peut se débrouiller tout seul, tu penses, c'est qu'il a sa fierté, je le sais bien. Alors je file dans mon appart, j'ouvre l'annuaire sur internet, je trouve le n° de son fils, et je remonte fissa, portable en main, j'appelle. J'entends Chéwi qui discute avec le vieux monsieur, qui lui remonte le moral.
Impossible de joindre le fils sur son fixe, je tombe sur le répondeur. Une idée, vite! J'aperçois le téléphone sur la table basse, youpi c'est un modèle avec répertoire, je fais défiler, et bingo, le n° de portable du fils. J'appelle, j'explique, je rassure, ce serait bien que vous veniez, je préfèrerais , vous le connaissez, il dit qu'il peut se débrouiller tout seul, mais quand même je me sentirais mieux si vous étiez là!
Il me dit qu'il appelle sa soeur qui est plus près, et qu'il arrive ensuite dans la foulée. Je laisse Chéwi avec le voisin, tout à fait remis et qui bavarde tranquillou, après avoir enfilé un petite chemisette, et je redescends. Les psychocats sont dans l'escalier, et l'un des deux a décidé que clairement il devait aller dans l'appart du voisin, là où est Chéwi
aka le Maître de la Bouffe. Je le rattrape in extremis, et je redescends avec lui sous le bras. La clé tourne mal dans la serrure, je n'arrive pas à ouvrir la porte qui coince, pour finir je donne un grand coup de pied dedans, oubliant que je tiens le chat. Il me plante ses griffes dans la cuisse, achevant en beauté de fracasser mon rêve de soirée tranquille.
En couchant à nouveau LaPatate je me dis que j'ai été bien trop lente, que pendant 45 minutes j'ai entendu le
tic tic tic tic tic, et que pendant 45 minutes le très vieux monsieur était allongé tout nu par terre dans le noir complet, à taper de toutes ses faibles forces pour m'avertir... 45 minutes... La honte. Je me dis qu'il faut toujours écouter ses tripes, et mes tripes me disaient qu'il y avait un problème. Ma raison essayait de me convaincre du contraire. Le principal reste que j'ai fini par comprendre, mais me reste ce goût amer d'avoir été si lente...
Bloguer pour calmer les émotions, c'est une bonne solution, et sur le balcon, je l'ai senti, un petit courant d'air frais vient de taquiner la chaleur de la nuit étoilée.