02 mai 2010

l'histoire de l'interrupteur

Il était une fois un interrupteur. Il était probablement très vieux. Peut-être même il était aussi vieux que l'immeuble dans lequel un jour quelqu'un l'avait installé. Il ne s'embêtait pas du tout, il avait une vie plutôt remplie, et trop de la chance pour lui, il avait un copain. Spa tout le temps que les interrupteurs ont le droit d'avoir un copain, alors autant te dire qu'il était super content. Il avait un super job, c'était de permettre qu'on allume le spot au dessus du lavabo, et son copain c'était l'interrupteur des wawas. Des années qu'ils étaient ensemble, à faire les foufous - oh je suis allumé toi t'es éteint, ahahaahha attends ton tour, tu vas être allumé aussi, oh trop fou on est allumés EN MÊME TEMPS youhou c'est la fête, allez c'est l'heure du dodo on est éteint, bonne nuit copain, bonne nuit copain. Trop bien.

Pis un jour l'interrupteur a commencé à montrer des signes de faiblesse et c'était pas cool pour lui, pas cool du tout. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour rester aussi costaud que son copain, mais quelque chose en lui était cassé, il le sentait bien. L'âge sûrement. Les gens de la maison faisaient attention à lui au demeurant, donc il était content. Et puis au bout de deux semaines à peine, il a arrêté de faire l'interrupteur, et son copain continuait à fonctionner, en son honneur. Même que son copain il fonctionnait à fond, parce que maintenant dans la salle de bain il faisait tout noir. Enfin surtout la nuit hein, parce que dans la journée la petite fenêtre fournissait tout le jour nécessaire. Les gens étaient bien embêtés, mais comme ils n'étaient pas des foudres de guerre on va dire, ils se sont un peu accommodés de la situation: ils prenaient leur douche soit le matin, soit le soir avec juste la lumière des wawas allumée. Des fois même ils prenaient leur douche dans le noir, ou alors ils prenaient une rallonge et amenaient un ptit lampadaire dans la salle de bain. L'interrupteur survivant avait bien vite compris que ce n'était pas là une famille de bricoleurs, et que donc il allait rester tout seul très très longtemps.

Effectivement pendant plus d'un mois, peut-être même deux mois, il est resté tout seul, et les jours qui rallongeaient n'allaient pas dans le sens d'une amélioration quelconque, juste une nouvelle routine s'était installée. Le petit interrupteur survivant commençait même à se dire que c'était franchement une famille de grosses feignasses. Et il n'avait pas tort.

Mais un jour, l'un des membres de la famille a décidé comme ça d'un coup qu'il fallait changer l'interrupteur décédé, que c'était son rôle, en tant que pater familias, de procurer la lumière pour les douches de ses enfants et de sa femme. Et comme il n'y connaissait rien en interrupteur, il a demandé de l'aide à son père, et là le petit interrupteur survivant a été très triste, très très très triste, parce qu'on l'a enlevé, arraché du mur en même temps que son copain de toujours, et on l'a remplacé par un double interrupteur très bizarre, des interrupteurs siamois un peu, genre qui peuvent pas fonctionner l'un sans l'autre. Il aurait bien crié que c'était une très mauvaise idée, mais personne ne pouvait l'entendre, et en plus que pouvait il faire en face de tant de testostérone déployée et zéro neurone féminin dans la maison pour compenser? Hein? Rien, voilà, il ne pouvait rien faire, et il est parti à la poubelle, en héros. Oui en héros.

Depuis dans la maison, c'est le grand n'importe quoi. Parce que le nouvel double interrupteur c'est un peu un gros con. Soit il allume juste la salle de bain. Soit il allume la salle de bain ET les wawas. Jamais les wawas tout seuls. C'est une honte. Le gaspillage d'électricité déjà, alors que bon la planète se meurt bordel, et ensuite c'est juste débile de devoir allumer la salle de bain pour pouvoir allumer dans les kiottes. Sérieusement. Et ne parlons pas des petites personnes de la famille, pour qui le système ressemble à un grand jeu de hasard et qui appuient sur les deux interrupteurs jusqu'à réussir à avoir la bonne combinaison pour ne pas faire le ptit pissou dans le noir.

De là où ils sont, depuis le paradis tout là-haut où ensemble ils regardent leur ancienne maison, les deux interrupteurs rigolent et se disent que vraiment, c'est une famille de branquignolles qui mérite son triste sort, et qu'eux, ils sont bien mieux là, peinard, à allumer quand les anges vont se laver les dents...
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